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[TRIBUNE] Florence Apparailly se livre

26/11/2020

 



Une tribune de… Florence Apparailly

¬ę Je ne me consid√®re pas comme une activiste radicale mais je devais agir ¬Ľ

Directrice de recherche √† l’Inserm, Florence Apparailly d√©nonce les in√©galit√©s subies par les femmes dans l’acad√©mie et propose des solutions radicales.

√ätre responsable d‚Äôun groupe de recherche est formidable et gratifiant en tant que scientifique, en particulier lorsque vos √©tudiants restent dans des carri√®res scientifiques, trouvent un emploi et finissent par devenir eux-m√™mes chercheurs. Cette responsabilit√© est¬†√©galement difficile car le doctorat ne forme notamment pas au management ou √† la gestion.¬†En effet, √™tre √† la t√™te d‚Äôun groupe, c’est avant tout g√©rer des ressources financi√®res et humaines pour faire avancer tous ses membres dans une m√™me direction avec un objectif commun et √™tre disponible pour les personnes qui vous entourent.

De plus, vous devez vous maintenir au meilleur niveau¬†dans¬†votre discipline car vous √™tes constamment √©valu√©¬†par vos pairs et coll√®gues :¬†conf√©rences, candidatures √† des subventions ou des promotions… Diriger un groupe de recherche, c’est¬†aussi √™tre confiant¬†quand on a des doutes, faire preuve de force en cas de faiblesse, voyager beaucoup pour des conf√©rences et des comit√©s d’√©valuation, travailler de longues heures une fois de retour √† la maison, week-end inclus, parce qu’en plus de g√©rer votre √©quipe et de mener des projets de recherche, vous avez entretemps accept√© d’autres missions¬†.

¬ę Seulement 30% des chefs d’√©quipe¬†sont¬†des femmes. ¬Ľ

En France, lorsque vous postulez √† un poste permanent dans un organisme public¬†de recherche, vous devez cocher de nombreuses cases :¬†projet scientifique, liste de publications ‚Äď ce qui est √©vident ‚Äď, mais aussi mettre¬†en avant vos comp√©tences en gestion, votre r√©seau, votre visibilit√© et votre attractivit√©, votre reconnaissance dans la communaut√© (les invitations √† des conf√©rences), le¬†prestige¬†des financements que vous avez obtenus, votre implication dans l’organisation de congr√®s, vos activit√©s d’expertise et de conseil… la liste est longue.

Pensez-vous que ces crit√®res offrent des chances √©quitables aux scientifiques, hommes et femmes, sans cr√©er de biais ? Bien s√Ľr que non. Et pourquoi ? Parce qu’√† chaque √©tape de notre carri√®re, on ne nous donne pas les m√™mes chances d’acc√©der √† toutes ces activit√©s pourtant valoris√©es. Alors qu‚Äôelles sont plus facilement accessibles¬†aux¬†hommes, nous devons nous battre et travailler plus dur pour les obtenir.

¬ę Ils ¬Ľ nous disent souvent que ce n‚Äôest qu‚Äôune question de temps, qu‚Äôen tant que femmes nous avons d√©j√† tant gagn√© par rapport aux si√®cles pass√©s, qu‚Äôil faut √™tre patient¬∑e, que tout cela viendra progressivement et naturellement. Il est ind√©niable que la condition f√©minine s’est √©norm√©ment¬†am√©lior√©e au cours du XXe si√®cle par rapport aux si√®cles pr√©c√©dents, avec le vote des femmes¬†au Royaume-Uni et l’√©closion des mouvements f√©ministes. Cependant, ¬ę ils ¬Ľ se trompent : les chiffres montrent que nous n’avons pas progress√© depuis des d√©cennies.

Les tuyaux perc√©s, les plafond de verre et autres ¬ę sticky floors ¬Ľ sont toujours en place, malgr√© l‚Äôaugmentation du nombre d‚Äô√©tudiantes √† l‚Äôuniversit√© et de candidatures f√©minines aux emplois scientifiques de premi√®re cat√©gorie.¬†A l’Inserm, par exemple, 60% des employ√©s sont des femmes. Cependant, lorsqu‚Äôon filtre par cat√©gorie, la proportion est de¬†70% pour les techniciens et ing√©nieurs et¬†50% pour les chercheurs.

50% de chercheuses : malgr√©¬†ce chiffre rassurant, les courbes se croisent lorsqu’on prend en compte¬†les progressions de carri√®re : la proportion de¬†femmes est bien¬†de 50% en d√©but de carri√®re¬†mais de 40% aux postes de directeur de recherche¬†et elles repr√©sentent seulement 30% des chefs d’√©quipes¬†et 20% des directeurs de laboratoire. Oh oui, j’ai oubli√© de mentionner que mon domaine de recherche est la biologie. Alors maintenant, vous pouvez imaginer quel pourrait √™tre le sc√©nario en chimie ou en physique ‚Äď je n’entrerai pas dans ce d√©tail ici.

Pourquoi ce biais ? Premi√®rement, parce que les taux d‚Äôattribution de financement d√©pendent du sexe. Ces √©carts viendraient d‚Äôune √©valuation moins favorable aux femmes, ind√©pendamment de la qualit√© de la recherche propos√©e (voir l‚Äôarticle par Witteman et al. publi√© dans The Lancet en 2019) ; ceci indique que nous devons changer nos crit√®res d’√©valuation. Deuxi√®mement, parce que les femmes cochent un moins grand nombre des¬†cases que j’ai mentionn√©es pour obtenir un poste permanent.¬†

¬ę Nous savons que les hommes se soutiennent et “r√©seautent” beaucoup plus efficacement que les femmes. ¬Ľ

Pour exhiber une liste d‚Äôinvitation √† des conf√©rences prestigieuses, vous devez encore √™tre invit√©e √† ces endroits, quelqu’un doit proposer votre nom lorsqu’il s’agit de cr√©er un programme de r√©union. C’est un cercle vicieux, nous le savons parfaitement : vous pensez alors aux derni√®res personnes que vous avez vues pr√©senter une conf√©rence stimulante. Et comme il y a une majorit√© d’hommes invit√©s √† ces conf√©rences, en fin de compte, les femmes sont moins invit√©es que les hommes. Ce n’est pas par manque de femmes excellentes dans chacune des disciplines, mais parce qu’elles sont invisibles.

Pour s’impliquer dans les conseils d’administration et les comit√©s, quelqu’un doit √©galement proposer votre nom. Cependant, nous savons que les hommes se soutiennent et ¬ę r√©seautent ¬Ľ beaucoup plus efficacement que les femmes. Pour candidater √† des financements prestigieux, vous devez vous sentir l√©gitime et suffisamment fort(e) et avoir un patron compr√©hensif qui acceptera de ne pas mettre son nom sur votre dossier de candidature.

Mais quelle est l‚Äôorigine de tout cela ? Des √©carts de r√©ussite existent entre les sexes en raison de pr√©jug√©s sexistes dans l’√©valuation m√™me des carri√®res (voir l’article par R√©gner et al., Nature Human Behavior 2019), mais aussi en raison de l’autocensure des femmes. Et oui, √† accomplissement √©gal, les hommes sont pr√©f√©r√©s aux femmes.

C’est pourquoi nous devons cr√©er un environnement scientifique favorable aux femmes.¬†M√™me aujourd’hui en 2020, il n’existe toujours pas : une discrimination syst√©mique et invisible √† l’√©gard des femmes persiste m√™me dans le monde acad√©mique et scientifique, o√Ļ les gens sont cens√©s √™tre intelligents et factuels. Nous devons donc le rendre¬†plus inclusif et accessible aux femmes.

¬ę Il faut encore du courage pour s’imposer dans un environnement masculin. ¬Ľ

Le monde¬†scientifique doit agir pour accueillir les femmes.¬†Pour le moment, lorsque l’on est¬†la seule femme d’un conseil d’administration ou d’un comit√© de pilotage, il faut du courage pour s’imposer. Et pour cela, nous avons besoin des hommes.

Il est en effet difficile pour les hommes d’accepter le partage¬†le pouvoir.¬†Il s’agit bien de cela, apr√®s tout : de pouvoir et de domination, d’influence et de territoires, de d√©cisions et de politique. Nous parlons¬†de mill√©naires de domination masculine construite en excluant la moiti√© de l’humanit√© de la prise de d√©cision dans la sph√®re publique. Bien s√Ľr, les hommes perdront des si√®ges et du pouvoir, alors pourquoi l’accepteraient-ils¬†?

M√™me si nous essayons de convaincre les hommes que c’est au¬†b√©n√©fice de tous, que la diversit√© est la cl√© de la qualit√©, que permettre √† tous les cerveaux de s’exprimer¬†permettra une soci√©t√© plus √©galitaire, plus efficace pour s’adapter aux futurs d√©fis de l’humanit√©…. Pourquoi les hommes ne renonceraient-ils pas seulement √† leurs comportements discriminatoires, mais nous aideraient m√™me √† construire une soci√©t√© telle que je l’ai d√©crite¬†? Ma seule r√©ponse est la suivante :¬†c’est une question de justice.

¬ę Nous devons rendre les demandes d’emploi anonymes et cesser d’auditionner les candidats. ¬Ľ

Il existe des pr√©jug√©s sexistes dans la communaut√© scientifique. Plus personne ne peut dire qu’il n’y a pas de preuves. Des √©tudes en sciences sociales montrent que, CV en main, la moiti√© des d√©cisions prises¬†sont bas√©es sur le sexe, que le recruteur¬†soit un homme ou une femme. Cela nous indique que nous devons rendre les demandes d’emploi anonymes et cesser d’auditionner les candidats. Bien s√Ľr, c’est dur parce que vous voulez rencontrer la personne que vous allez recruter.

Une autre solution serait d’imposer une discrimination positive √† travers des quotas. Cela peut sembler injuste¬†mais je suis convaincue que nous avons besoin de mesures extr√™mes, au moins pendant un temps, pour combler l‚Äô√©norme vide qui existe dans nos carri√®res scientifiques. Il faut imposer des jurys mixtes pour toutes les candidatures, la suppression de la limite d’√Ęge ‚Äď tellement fran√ßaise d’ailleurs ‚Äď et, uniquement si on garde les entretiens,¬†pourquoi ne pas organiser des concours¬†r√©serv√©s aux femmes ?¬†

¬ę Les femmes doivent apprendre √† dire oui aux d√©fis. ¬Ľ

Depuis deux ans, un organisme de recherche fran√ßais impose la parit√© pour le recrutement des chercheurs [en 2018, le CNRS s‚Äôest donn√© comme objectif ¬ę de promouvoir chaque ann√©e un pourcentage de femmes correspondant, dans chaque institut, √† la proportion de femmes promouvables ¬Ľ, NDLR]. Je souhaite que ce soit le cas dans chaque organisation publique de recherche. Le milieu acad√©mique doit montrer l’exemple. Une autre action importante consiste √† sensibiliser et √† former les comit√©s d’√©valuation. Nous nous privons de tellement de talents pendant que les femmes¬†perdent leur temps √† tenter de faire reconna√ģtre la qualit√© de leurs travaux.

Pourquoi avons nous tant de probl√®mes √† √™tre cr√©dit√©es pour ce que nous faisons ? Je dois dire que mon encadrant n’a jamais remis en question mes capacit√©s et mes comp√©tences. Il m’a envoy√©e √† toutes les r√©unions, comit√©s et conf√©rences auxquels il ne pouvait se rendre, confiant en ma capacit√© √† le remplacer. Je n’√©tais pas form√©e ni pr√©par√©e √† cela,¬†voire apeur√©e et stress√©e au d√©but mais j’ai dit ¬ę oui ¬Ľ √† chaque fois¬†et je l’ai fait sans r√©fl√©chir. Les femmes doivent apprendre √† dire ¬ę oui ¬Ľ aux d√©fis, √† accepter les responsabilit√©s m√™me si elles se sentent incapables de le faire.

La culture domin√©e par les hommes, en excluant consciemment ou non les femmes, les rend moins visibles √† toutes les √©tapes d’une¬†carri√®re scientifique. En plus de cela, nous devons faire face au harc√®lement. 50% des femmes en ont √©t√© victimes¬†au cours de leur carri√®re. Ces chiffres devraient faire r√©agir tout le monde. Pourquoi ce n’est pas le cas ? Et pire, les chiffres ne bougent pas. Au lieu de cela, le harc√®lement sexuel continue de cr√©er de nombreuses ¬ę fuites ¬Ľ de chercheuses tout au long¬†de nos carri√®res.

¬ę Pire encore celui qui met sa main sur votre cuisse pendant le d√ģner de gala. ¬Ľ

J’ai moi-m√™me v√©cu cette attention sexuelle ind√©sirable, cette coercition, cette agression, notamment lors de conf√©rences : le coll√®gue qui vous passe la main dans le dos devant tout le monde alors que vous √™tes assise dans un¬†bar apr√®s une r√©union, celui¬†qui vous parle de mani√®re paternaliste lors d’une session poster, ou pire encore celui qui met sa main sur votre cuisse pendant un d√ģner de gala et la laisse bien que vous ne cessiez de lui demander gentiment de l’enlever, en essayant de ne pas provoquer de scandale. Vous √™tes entour√©e de coll√®gues et vous ne voulez pas faire de sc√®ne, vous essayez donc de vous √©chapper du mieux que vous pouvez.

Et ce n’est que la partie immerg√©e de l’iceberg. Je me consid√®re chanceuse car cela n’est jamais all√© plus loin. Mais je ne devrais pas. Ce n’est tout simplement pas acceptable. Nous ne devons pas essayer de minimiser, ni m√™me de ignorer ces atteintes, nous devons continuer √† raconter ce qui nous arrive et¬†en prot√©ger nos plus jeunes coll√®gues.

Les hommes doivent √©galement changer leur fa√ßon de consid√©rer leurs coll√®gues f√©minines. En effet, pourquoi chaque fois qu’un coll√®gue vous rencontre lors d’une conf√©rence, vous complimente-t-il d’abord sur votre robe, votre coupe de cheveux ou vous pose-t-il¬†des questions sur votre famille ? Pourquoi n’agit-il pas comme envers ses coll√®gues masculins, en ne parlant que de science ? Pourquoi quand un coll√®gue me propose de me joindre pour boire un verre apr√®s une journ√©e de conf√©rences, je ne me sens pas l√©gitime et je pense qu’il le fait non pas parce que je suis intelligente et que j’ai des choses √† raconter, mais simplement parce que je suis une belle femme ? Les choses doivent changer.

¬ę Je ne me consid√®re pas comme une activiste radicale mais je dois agir. ¬Ľ

Je suis consciente que les femmes scientifiques qui identifient les probl√®mes sont prises pour des militantes, des f√©ministes, qui d√©rangent le groupe. Malgr√© cela, lorsque je si√®ge au conseil scientifique consultatif d’une conf√©rence, j’ose rappeler √† mes coll√®gues la parit√© hommes-femmes pour la liste des orateurs invit√©s. Et lorsque je si√®ge √† un comit√© d’√©valuation pour le recrutement ou la promotion de scientifiques, je donne r√©guli√®rement les statistiques ‚Äď combien de femmes ont postul√© ? Combien ont √©t√© s√©lectionn√©es et ont obtenu un poste ? Ici, mon objectif est uniquement de sensibiliser les d√©cideurs. Je ne me consid√®re pas comme une activiste radicale mais je dois agir.

J’ai trouv√© ma bataille en devenant membre de l’association fran√ßaise Femmes&Sciences et en participant √† la construction d’un programme de mentorat¬†√† Montpellier, d√©di√© aux √©tudiantes en doctorat. Il est bas√© sur des rencontres individuelles tous les mois entre mentors et ¬ę mentor√©es ¬Ľ, des cercles¬†abordant des sujets sp√©cifiques (le manque de confiance en soi, les carri√®res dans le public et dans le priv√©¬†…), des t√©moignages inspirants de femmes aux parcours¬†diff√©rents, et des ateliers¬†pour pr√©parer l’avenir (pr√©sentations institutionnelles, outils de r√©seaux professionnels‚Ķ). Ce programme vise √† discuter et √† aider les jeunes femmes scientifiques √† construire leur¬†carri√®re au-del√† du doctorat en se basant sur les conseils et l’expertise de mentors qui apportent un soutien bienveillant et exp√©riment√©.

En conclusion, nous ne devons pas abandonner mais continuer √† nous battre pour obtenir des actions concr√®tes pour plus de justice dans notre monde. Avec cette belle devise ¬ę Libert√©, √Čgalit√© et Fraternit√© ¬Ľ, ne devrions-nous pas essayer, en tant que Fran√ßaises, de montrer l’exemple ?

Publié à l’origine en anglais sur TheThinkingPen
Traduction Lucile Veissier

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