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Tribune || Les prescriptions de Patrick Fridenson


 



La parole est Ă …. Patrick Fridenson

« La société française a besoin des docteurs »

Dans cette tribune, ce chercheur revient sur la dĂ©saffection pour le doctorat… et comment y remĂ©dier.



Il a dirigé une mission sur la reconnaissance professionnelle du doctorat entre 2014 et 2016

Beaucoup reste Ă  faire depuis la mission qui m’a Ă©tĂ© confiĂ©e par le ministĂšre en 2014 au sujet de la reconnaissance professionnelle du doctorat. Au-delĂ  des constats sur lesquels je reviens briĂšvement, c’est avant tout d’actions dont nous avons besoin et je les liste ici. Certains de ces points d’avenir sont Ă©galement recommandĂ©s par l’IGESR dans son rapport sur la poursuite de carriĂšre ou, plus rĂ©cemment, par le rapport de Fabienne Blaise, Pierre Desbiolles et Patrick Gilly sur le recrutement des enseignants-chercheurs.

Tout part d’un constat simple : la baisse des effectifs de docteurs français depuis 2006, un temps compensĂ©e par les docteurs Ă©trangers. Les inscriptions en premiĂšre annĂ©e de doctorat ont chutĂ© de 15% entre 2016 et 2019. Et ceci est dĂ» Ă  la fois Ă  des conditions plus exigeantes en matiĂšre de financement de thĂšses et Ă  une inquiĂ©tude des jeunes sur les dĂ©bouchĂ©s. En effet, l’insertion professionnelle des docteurs est en lien Ă©troit avec l’évolution des effectifs. Si les enquĂȘtes IPDoc 2015 et 2017 montrent que, trois ans aprĂšs l’obtention du doctorat (2014), prĂšs de 91% des docteurs ont un emploi et que le taux d’insertion est de 85,3% aprĂšs un an, de grandes diffĂ©rences existent selon les disciplines.

« Penser l’irrigation des docteurs uniquement dans l’ESR est une vision de myope »

Pourquoi est-ce prĂ©occupant ? Car la sociĂ©tĂ© française a besoin d’ĂȘtre irriguĂ©e par des docteurs. Je suis profondĂ©ment convaincu que le doctorat est une idĂ©e d’avenir. Il y aurait Ă  communiquer davantage sur ce thĂšme. Car penser l’irrigation des docteurs uniquement dans l’ESR est une vision de myope. MĂȘme si nous avons absolument besoin d’y augmenter le recrutement des docteurs pour faire face Ă  la montĂ©e des effectifs Ă©tudiants et aux besoins de recherche accrus, il y a aussi lieu d’agir pour accroĂźtre leur proportion dans d’autres secteurs : les fonctions publiques, les entreprises. L’inscription du doctorat au RĂ©pertoire national des certifications professionnelles (que j’avais recommandĂ©e) lĂšve un obstacle sur cette voie.

La toute premiĂšre action que je propose est la nomination au ministĂšre d’un interlocuteur Ă  temps plein chargĂ© de la reconnaissance du doctorat – que l’IGESR nomme « chef de file » dans ses recommandations. Ce « chef de file », outre la coordination entre DGESIP et DGRI, serait tournĂ© vers l’extĂ©rieur, notamment vers les fonctions publiques et les entreprises. Cette personne ne serait pas lĂ  seulement pour expliquer ce qu’est le doctorat, mais pour convaincre les responsables d’agir. Diplomatie et persuasion seraient des qualitĂ©s majeures pour ce poste.

La deuxiĂšme action serait de poursuivre l’affinement des statistiques sur les docteurs et sur le devenir des docteurs. La sous-direction des SystĂšmes d’Information et des Études Statistiques (SIES) pourrait se voir reconnaĂźtre les statistiques sur le doctorat et les docteurs comme une prioritĂ© de premier rang. Des spĂ©cialitĂ©s pourraient ĂȘtre plus Ă©tudiĂ©es :  il conviendrait par exemple de distinguer les docteurs en sciences sociales de ceux en sciences humaines. Il n’y a pas de chiffres prĂ©cis sur le nombre de docteurs recrutĂ©s dans la fonction publique d’État, hors recherche. Le MESRI et le MENJS ne suivent pas particuliĂšrement leurs docteurs. Les liens existent avec le Centre d’études et de recherches sur les qualifications (CĂ©req), spĂ©cialisĂ© dans les enquĂȘtes sur de longues pĂ©riodes, et l’Association pour l’emploi des cadres (Apec). Mais la confrontation rĂ©guliĂšre des donnĂ©es pourrait dĂ©boucher sur des recommandations.

« Les docteurs ne sont reconnus que dans une seule branche, la chimie, qui n’en recrute actuellement que trĂšs peu »

La troisiĂšme action serait Ă  mener au sujet des conventions collectives. En effet, les docteurs ne sont reconnus que dans une seule branche, la chimie, qui n’en recrute actuellement que trĂšs peu. Si les conventions collectives relĂšvent de nĂ©gociations entre les syndicats de salariĂ©s et d’employeurs, le « chef de file » du ministĂšre pourrait initier des contacts prĂ©parant cette voie. Des expĂ©rimentations pourraient ĂȘtre conduites dans certaines entreprises qui augmenteraient leur recrutement de docteurs. D’autre part, un accord serait souhaitable entre le ministĂšre de l’ESRI, celui de l’Education nationale et l’Association nationale des DRH. Enfin, trois secteurs devraient ĂȘtre la cible d’un effort particulier de communication sur les avantages du doctorat par rapport au master : le numĂ©rique, l’ingĂ©nierie et le conseil avec la FĂ©dĂ©ration Syntec, la mĂ©tallurgie, avec l’UIMM — dont les mĂ©tiers connaissent de nombreuses transformations —, et enfin les banques et assurances. Si la question de la rĂ©munĂ©ration est importante, l’objectif premier est d’ouvrir bien davantage les portes des entreprises aux docteurs, femmes et hommes.

Le quatriĂšme et dernier point concerne l’entrĂ©e des docteurs dans les trois fonctions publiques hors ESR. Globalement les effectifs d’agents sont de 2,5 millions pour la fonction publique d’Etat, 1,9 million pour la territoriale et 1,2 million pour l’hospitaliĂšre. Commençons donc par la fonction publique territoriale, oĂč les dĂ©bouchĂ©s pourraient ĂȘtre importants. Il y a des domaines scientifiques et techniques, des domaines de gestion et de services Ă  la population oĂč les collectivitĂ©s pourraient tirer parti des des docteurs pour rĂ©pondre Ă  leurs problĂ©matiques. Il serait donc d’abord souhaitable de mener des discussions avec le Conseil supĂ©rieur de la fonction publique territoriale. Une modification des statuts des corps de la fonction publique territoriale pourrait en outre mentionner le grade de docteur comme l’une des conditions d’accĂšs.

« Le Conseil d’Etat, la Cour des comptes pourraient ĂȘtre incitĂ©s Ă  recruter plus de professeurs qu’ils ne le font »

Dans la fonction publique hospitaliĂšre, les dĂ©bouchĂ©s pour des docteurs de disciplines non-mĂ©dicales reprĂ©sentent un assez petit nombre (postes de direction), ou sont trĂšs spĂ©cialisĂ©s (biologistes) ou en concurrence avec des diplĂŽmĂ©s de master (dans le numĂ©rique notamment). Pourtant, la santĂ©, qui fait actuellement face Ă  des dĂ©fis importants (nouvelles maladies, nouveaux besoins de la sociĂ©tĂ©, secteurs sinistrĂ©s comme celui de la psychiatrie, etc.), pourrait bĂ©nĂ©ficier des compĂ©tences de docteurs. Il serait donc souhaitable de mener des discussions avec la FĂ©dĂ©ration hospitaliĂšre de France, le ministĂšre des SolidaritĂ©s et de la SantĂ© et certaines confĂ©rences pour les convaincre que davantage de docteurs leur seraient d’une grande utilitĂ© et que ce type de profil est Ă  reconnaĂźtre.

Enfin, la prĂ©sence de docteurs au sommet de la fonction publique de l’Etat reste insuffisante, mĂȘme si les effectifs concernĂ©s sont modestes. Le Conseil d’Etat, la Cour des comptes pourraient ĂȘtre incitĂ©s Ă  recruter plus de professeurs qu’ils ne le font et, ayant Ă©prouvĂ© l’intĂ©rĂȘt des jeunes docteurs auxquels ils recourent sur des contrats courts, Ă  imaginer des moyens d’un recrutement. Le projet d’ordonnance en prĂ©paration prĂ©voit la fonctionnalisation de l’encadrement supĂ©rieur de l’Etat dont les trois inspections gĂ©nĂ©rales interministĂ©rielles. On irait vers la suppression de ces grands corps. Tous les inspecteurs interministĂ©riels seraient nommĂ©s pour une pĂ©riode renouvelable puis devraient rebondir sur d’autres emplois et un corps unique d’administrateurs de l’Etat serait crĂ©Ă©. Le gouvernement pourrait souligner l’importance d’une part de docteurs Ă  ce niveau.

Dans le reste de la fonction publique de l’Etat, des actions seraient souhaitables dans l’enseignement et la recherche, mĂȘme s’il ne s’agit pas de grands effectifs. Tout d’abord, au niveau des classes prĂ©paratoires, dont les professeurs sont bien payĂ©s et forment une grande partie des Ă©lites de demain. Si l’accession des docteurs Ă  ces postes en filiĂšres scientifiques se passe plutĂŽt bien, ce n’est pas encore le cas pour les filiĂšres Ă©conomiques et commerciales et les filiĂšres littĂ©raires. Il y a lĂ  un travail Ă  mener sur les affectations. Ensuite, dans l’éducation nationale, la possibilitĂ© de recruter des docteurs dans les corps des certifiĂ©s et des agrĂ©gĂ©s pourrait ĂȘtre renforcĂ©e. Enfin, dans l’ESR, si le doctorat est une des conditions d’accĂšs au concours externe d’ingĂ©nieur de recherche, la part des docteurs recrutĂ©s Ă  l’externe comme au concours interne pourrait ĂȘtre accrue.

Propos recueillis par Lucile Veissier

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