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[INTERVIEW] Le CNU menacé ? Sylvie Bauer fait le point

25/11/2020

 



Un long coup de fil Ă … Sylvie Bauer 
«  Nous sommes dans le collimateur depuis longtemps »

La suppression de la qualification, notamment pour la nomination des professeurs d’universitĂ©, a provoquĂ© une levĂ©e de boucliers.



Sylvie Bauer est présidente de la CP-CNU

Cette mesure sur le CNU, sort-elle vraiment de nulle part ?
On en est toujours aux supputations sur son origine [si vous voulez plus de dĂ©tails] mĂȘme s’ il ne faut pas oublier que la mesure Ă©tait dans le programme d’Emmanuel Macron [effectivement, NDLR]. C’est sorti en plein milieu de la nuit au SĂ©nat alors que le CNU n’était a priori pas concernĂ© par la loi de programmation de la recherche. La ministre nous l’avait assurĂ©, ainsi que ses cabinets successifs. Ce n’était donc pas l’ordre du jour nous avait-on dit et si cela devait l’ĂȘtre, une concertation aurait dĂ» avoir lieu. Une concertation : j’ai du mal Ă  utiliser ce mot en ce moment, tellement il est galvaudĂ©. Cette disposition est donc sortie en apparence de nulle part, mais en apparence seulement. Certains parlementaires ont Ă©tĂ© eux aussi pris par surprise et certaines universitĂ©s, pourtant favorables Ă  la suppression de la qualification, ont Ă©tĂ© choquĂ©es par la mĂ©thode [l’Udice approuve la mesure, la CPU regrette la mĂ©thode, NDLR]. 

 « Certains prĂ©sidents d’universitĂ© considĂšrent qu’ils sont Ă  la tĂȘte de petites entreprises » 

Puisqu’il y a un volet expĂ©rimentation, les universitĂ©s expĂ©rimenteront-elles ?
Il y en aura bien sĂ»r pour supprimer la qualification des maĂźtres de confĂ©rence. Ce qui pose donc de grandes interrogations pour la campagne de recrutement en cours Ă  compter du jour oĂč la loi sera promulguĂ©e. Certaines universitĂ©s sauteront sur l’occasion, Ă  n’en pas douter, car ils y voient l’accomplissement de leur autonomie, certains prĂ©sidents considĂšrent qu’ils sont Ă  la tĂȘte de petites entreprises et ils veulent gĂ©rer leur ressources humaines comme ils l’entendent. 

Qu’attendez-vous des dĂ©crets qui paraĂźtront ?
Tout effort de concertation Ă©tant sabordĂ©, je ne sais pas. Il faut nĂ©anmoins s’attendre Ă  un encadrement ou un contrĂŽle de la mesure. 

Ne faut-il pas quand mĂȘme faire Ă©voluer le CNU ?
Nous savons que nous sommes dans le collimateur depuis longtemps, ce qui ne nous empĂȘche pas de nous poser des questions sur nous-mĂȘmes et nos Ă©volutions, notamment sur la PEDR [kesaco, NDLR], qui pose de vrais problĂšmes Ă  nos collĂšgues. Mais il faut nous laisser le temps et les moyens de les mener. Pour l’anecdote, l’organisation de groupes de travail est prĂ©vue dans nos rĂšgles de fonctionnement mais nous en sommes empĂȘchĂ©s par le ministĂšre. Nous sommes ouverts Ă  l’évolution de la qualification – pas Ă  sa suppression – nous avons commencĂ© Ă  en parler dĂšs janvier dernier. Il y a des pratiques diffĂ©rentes au sein des sections : une thĂšse en littĂ©rature et une thĂšse en mathĂ©matiques, ce n’est pas le mĂȘme objet. La qualification sert de filtre, les sections Ă©valuent les candidatures en pensant au mĂ©tier d’enseignant, auquel tous les chercheurs ne sont pas prĂ©parĂ©s ni compĂ©tents. Quant Ă  la promotion entre MC et PU, les membres des sections lisent l’intĂ©gralitĂ© des dossiers (thĂšse, rapport de soutenance, activitĂ©s de recherche et d’enseignement
)  pour s’assurer de la validitĂ© des candidats et de l’absence de conflits d’intĂ©rĂȘts. Et, non, ce n’est pas un jury de deux personnes qui prend ce genre de dĂ©cisions mais un collectif de spĂ©cialistes d’une discipline. 

« C’est souvent un crĂšve-cƓur en auditions, avec une quinzaine d’excellents candidats pour un seul poste » 

Est-ce la porte ouverte à des recrutements ad hoc, des “postes moustaches” ?
C’est une des principales craintes, effectivement. Je ne dis pas que tous les recrutements locaux sont nĂ©cessairement de mauvais recrutements, loin de lĂ , mais quand j’entend dire “c’est le poste d’untel” au moment de la publication du concours, je trouve cela absolument scandaleux, je suis pour des recrutements le plus ouverts possibles, surtout vu l’état de l’emploi scientifique. Il y a un besoin Ă©norme. Depuis cinq ou six ans, on requalifie massivement, ce qui n’était pas le cas auparavant, les candidats trouvant une solution pendant les quatre ans que dure la qualification. C’est souvent un crĂšve-cƓur en auditions, avec une quinzaine d’excellents candidats pour un seul poste. Le CNU permet aussi de garantir le statut de fonctionnaire d’État, que l’on voit s’amenuiser de plus en plus au fil des annĂ©es. Le systĂšme jusqu’à prĂ©sent garantissait tout de mĂȘme un Ă©quilibre entre deux voies qui s’accommodaient trĂšs bien l’une de l’autre. 

Pourtant les universités pouvaient déjà recruter sans passer par le CNU

Concernant les chercheurs Ă©trangers, effectivement. Mais c’est oublier que beaucoup de chercheurs Ă©trangers demandent leur qualification en France au moment de postuler et certains pays, comme l’Italie ou dans le Maghreb, suggĂšrent Ă  leurs chercheurs de passer la qualification française comme gage de qualitĂ©. On peut donc l’envier lĂ  oĂč elle n’existe pas. S’aligner sur d’autres modĂšles pourquoi pas mais si notre exception est la bonne
 quand on voit les “tenure tracks” aux Etats-Unis, je ne les envie pas. Pourquoi la France aurait-elle forcĂ©ment tort ?

« Moi et mes collĂšgues en littĂ©rature amĂ©ricaine, nous ne rapportons pas de dividendes, nous n’avons pas de brevet Ă  vendre »

La suppression de la qualification atteindra-t-elle plus les sciences humaines ?
On essaie d’opposer les disciplines et les institutions entre elles, y a-t-il une volontĂ© de diviser pour mieux rĂ©gner ? Ce serait mĂ©diocre mais ce serait possible.

Craignez-vous que certains secteurs de recherche disparaissent Ă  terme ?
Les “petites” disciplines sont visĂ©es, comme les langues rares ou rĂ©gionales, ou celles considĂ©rĂ©es comme non rentables. Je suis moi-mĂȘme chercheuse en littĂ©rature amĂ©ricaine. Moi et mes collĂšgues, nous ne rapportons pas de dividendes Ă  des actionnaires, nous n’avons pas de brevet Ă  vendre. Jetez un Ɠil aux dossiers d’évaluation de l’HcĂ©res, et vous constaterez qu’ils ne sont tout simplement pas faits pour les SHS : nous n’avons pas de mĂ©dailles Fields. Notre implication dans des appels d’offres sert souvent d’alibi ; c’est pour cette raison que nos projets de recherche se constituent sur le long terme, avec des moyens pĂ©rennes. MĂȘme si nous n’achetons pas de synchrotron, nous devons publier, participer aux confĂ©rences et cela a un coĂ»t. 

Propos recueillis par Laurent Simon