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L’évaluation des étudiants en question

 



Une interview au long cours avec… Nathalie Sayac

« Ne pas baisser les exigences, mais les adapter »

Comment évaluer les étudiants avec les contraintes actuelles d’enseignement à distance ? Nathalie Sayac, chercheuse en didactique, donne des pistes.

Maintenir des examens de fin d’année est-il vraiment indispensable ? Une évaluation est indispensable pour permettre aux étudiants de valider leur année, même si les conditions ne sont pas idéales. Ne pas en faire serait d’autant plus injuste pour les étudiants qui travaillent pour financer leurs études. On voit bien que les inégalités sont exacerbées avec le confinement. Heureusement, dans certaines universités, de vraies aides ont été mises en place (prêts d’ordinateur à l’Upec, aides financières à Rouen). La contrainte du numérique est très pesante dans cette question de l’évaluation à l’université qui n’est pas simple.

Doit-on être plus souple ? L’indulgence est souvent vue comme une baisse des exigences, alors qu’elle doit être une adaptation. Par exemple, à l’Inspé [‘Institut national supérieur du professorat et de l’éducation, NDLR] où je travaille, le mémoire prend une place très importante. Certains Inspé ont décidé de supprimer la soutenance alors qu’elle permet à l’étudiant d’améliorer la note d’écrit, mais surtout de prendre du recul par rapport à l’écriture du mémoire. C’est extrêmement important du point de vue du développement professionnel. Dans cette situation, d’autres Inspé ont préféré un système intermédiaire où ils envoient par emails les questions qu’ils auraient posé à la soutenance.

Mettre 10/20 à tous les étudiants, c’est la solution ? C’est compliqué car cela dépend des formations. Dans ma formation, il y a des étudiants que je désespérerais de voir devant des classes l’année prochaine. Ce serait extrêmement préjudiciable pour tous les élèves qu’ils auront pour la suite. Donner 10 à tout le monde poserait donc un gros problème éthique car l’année de master 2 est la seule année de formation après le concours. Mais j’encourage beaucoup les étudiants à rendre des travaux à plusieurs, parce que ça rend compte de la dimension collaborative du métier d’enseignant qu’ils feront plus tard.

« Donner 10 à tout le monde poserait un gros problème éthique. »
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Qu’est-ce qui pose problème dans l’évaluation à l’université ? La vision qu’ont les enseignants de l’évaluation est parfois déplorable. Elle est peu pensée en France ou uniquement de manière trop rigide et académique. C’était déjà dénoncé dans le rapport de Marc Romainville de 2002 et, malheureusement, les choses n’ont pas beaucoup bougé depuis. L’évaluation a tendance à être enfermée dans sa dimension certificative,  certes obligatoire. Mais je défends une évaluation au service de l’apprentissage, au service de la professionnalisation. Le problème vient aussi du fait que les enseignants ont eux-mêmes subi tellement d’évaluation qu’ils pensent savoir ce qu’il faut faire — et ne pas faire — et ne demandent donc pas de formation.

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Comment expliquez-vous les récentes batailles au sujet des examens – à Paris Saclay et à Panthéon Sorbonne ? La logique évaluative est nourrie de croyances et dépend de chacun. Certains évaluateurs attendent des étudiants plus que ce qu’ils ont appris en cours. C’est une vision élitiste et très française : pour prouver qu’on sait, on doit en faire plus encore. Comme il n’y a pas de formation ni de discussion, chacun fait ce qu’il veut dans son coin. Et en temps de confinement ça ressort encore plus.

« Notre vision élitiste des examens est très française. »
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Comment répondre aux inquiétudes des étudiants ? Les étudiants qui ont peur de l’exercice de la soutenance se sont emparés du fait que certains établissements la supprimaient. Les enseignants ont donné une mauvaise réponse en faisant de même. Il faut repenser l’évaluation, l’adapter, pour que ce qui était visé à travers l’évaluation reste bien l’enjeu. L’évaluation à l’université, ce ne doit pas être que valider des crédits et sanctionner des formations. Il faut penser aux effets pour les étudiants.

Quels sont les clichés à déconstruire sur l’évaluation ? Je suis engagée dans le mouvement contre la constante macabre, engagé par André Antibi. Lors d’une formation que j’ai faite, j’expliquais ce phénomène : quand les profs notent, il faut toujours quelques mauvaises notes, beaucoup de notes moyennes et un peu de bonnes notes. Cela suit une courbe de Gauss, en cloche. Une enseignante en biologie m’a répondu qu’il y avait même des logiciels permettant de faire bouger les notes pour qu’elles épousent parfaitement cette courbe de Gauss. Les bras m’en sont tombés.

Quelles sont les solutions alternatives ? Nous proposons l’évaluation par contrat de confiance. On donne à l’avance une série d’exercices ou de questions à traiter. L’évaluation se fait en piochant dans cette liste ; la confiance vient donc du fait qu’il n’y a pas de surprise et cela engage les étudiants à travailler tous les exercices. Mais surtout, il y a une séance de questions-réponses qui permet de lever les incompréhensions. Ce n’est pas simple à mettre en place mais ça se pratique à l’UPEC. D’autres méthodes permettent à l’étudiant de s’impliquer, comme de le laisser choisir parmi plusieurs exercices. Il est important que l’évaluation ne soit pas quelque chose de subi.