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Islamo-gauchisme, une analyse vue des USA

 



03 mars 2021 /// Une interview au long cours

« C’est un peu le Brexit intellectuel français »

Cet historien spĂ©cialiste de la France a travaillĂ© des deux cĂŽtĂ©s de l’Atlantique et analyse la polĂ©mique en cours sur l’islamo-gauchisme.



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Depuis les propos de FrĂ©dĂ©rique Vidal Ă  propos de l’islamo-gauchisme, la polĂ©mique fait rage en France. Comment l’interprĂ©tez-vous ?
J’ai toujours vu la France et les Etats-Unis comme deux pays jumeaux, avec une vocation universaliste et un rayonnement intellectuel ; les deux pays sont Ă  mon sens beaucoup plus proches que les Etats-Unis et le Royaume-Uni, par exemple. Si l’on revient Ă  l’actualitĂ©, il est clair que les Etats-Unis jouent le rĂŽle de bouc Ă©missaire Ă  des discours politiciens, qui ne servent en rĂ©alitĂ© que des fins Ă©lectorales — un appel aux voix d’extrĂȘme droite —, en pointant un ennemi extĂ©rieur. Mao Tse Toung, l’Ayatollah Khomeiny et les AmĂ©ricains en plus [si vous n’avez pas vu l’interview de FrĂ©dĂ©rique Vidal par Jean-Pierre Elkabbach, NDLR], l’amalgame ferait presque rire s’il n’y avait pas de quoi s’inquiĂ©ter d’une telle ingĂ©rence dans la recherche. L’idĂ©e qu’il existe un chercheur objectif sĂ©parĂ© de ses idĂ©es ou de ses a priori est un non sens, y compris d’ailleurs dans les sciences dures — je suis assez Latourien [en rĂ©fĂ©rence Ă  La vie de laboratoire, NDLR] de ce point de vue. PlutĂŽt que de traquer les militants parmi les chercheurs, il faudrait plutĂŽt lancer une grande enquĂȘte sur ce que signifie la RĂ©publique aujourd’hui pour les uns et les autres.

« Si la France a Ă©tĂ© un temps un phare de la pensĂ©e mondiale, elle ne l’est plus aujourd’hui »


La polĂ©mique sur l’islamo-gauchisme est-elle la nostalgie d’un temps oĂč la France pesait plus dans le dĂ©bat d’idĂ©es ?
Ce genre de polĂ©mique revient rĂ©guliĂšrement, il me semble. Je suis dĂ©solĂ© de briser les sentiments nostalgiques d’une France qui s’imagine encore ĂȘtre un phare de la pensĂ©e mondiale mais, si elle l’a Ă©tĂ© un temps, elle ne l’est plus aujourd’hui. Il y a eu une sorte de passage de tĂ©moins entre l’Europe et les Etats-Unis au dĂ©but du XXe siĂšcle. On peut lire cela dans l’histoire de l’Institute for Advanced Study Ă  Princeton, un des rares centres de recherche pure aux USA — l’équivalent du CNRS n’existe pas ici —, fondĂ© dans les annĂ©es 30, et qui accueille alors nombre d’intellectuels allemands, dont Einstein, fuyant le nazisme. Les universitĂ©s amĂ©ricaines ont alors le sentiment de devenir le phare de la civilisation occidentale Ă  la suite de la GrĂšce, de la Rome antique, des universitĂ©s de Florence, d’Oxford et de Paris… alors que l’Europe se dĂ©chirait. La grande question est aujourd’hui de savoir si la Chine Ă©crira le prochain Ă©pisode, en nous montrant au passage Ă  quel point cette gĂ©nĂ©alogie est occidentalo-centrique… 

Les campus amĂ©ricains, Ă  l’origine des thĂ©ories racialistes, sont la cible des critiques en France. Qu’en est-il de la libertĂ© de chercher et de s’exprimer aux USA ?
On accuse effectivement les campus amĂ©ricains d’ĂȘtre devenus des refuges du “politically correct”, oĂč il ne faudrait rien dire pour n’offenser personne. C’est vrai d’une certaine maniĂšre : il faut ĂȘtre attentif Ă  ses propos car nous sommes Ă©valuĂ©s par nos Ă©tudiants. J’ai pu notamment par le passĂ© ĂȘtre accusĂ© de soutenir le colonialisme par un Ă©tudiant qui avait mal interprĂ©tĂ© mon propos lors d’un dĂ©bat historiographique sur l’utilisation du terme “gĂ©nocide” pour parler de l’extermination des peuples amĂ©rindiens pendant la colonisation europĂ©enne de l’AmĂ©rique. Mais il faut aussi voir l’autre face de la mĂ©daille : je suis devenu bien plus attentif Ă  toutes sortes de petits privilĂšges et d’a priori dont j’ai longtemps bĂ©nĂ©ficiĂ©, en tant qu’homme blanc Ă©duquĂ© et hĂ©tĂ©rosexuel, sans jamais m’en rendre compte ni avoir Ă  en douter.  

« Le politically correct sur les campus amĂ©ricains est vrai d’une certaine maniĂšre mais ce qui se passe en France est presque pire de mon point de vue »

Les débats français sont-ils un autre versant du politiquement correct ?
Ce qui se passe en France est presque pire de mon point de vue : on aurait le droit de faire des sciences sociales Ă  condition de ne pas remettre en cause certains a priori non discutĂ©s de la RĂ©publique. Or la RĂ©publique produit Ă©galement des disparitĂ©s Ă©conomiques, sociales, Ă©conomiques et raciales et la colonisation fait partie de son histoire : certaines personnes qui en souffrent et voudraient s’exprimer sont aujourd’hui “invalidĂ©es” ou “silencĂ©es”. Le “politically correct” est donc aussi un problĂšme français, avec une tonalitĂ© « fascistisante » car venue d’en haut. On repense au Maccarthysme mais une enquĂȘte sur les chercheurs lancĂ©e par un ministĂšre serait pour le coup totalement impensable aux Etats-Unis, oĂč le monde universitaire est beaucoup plus dĂ©centralisĂ©. Au-delĂ  de cet aspect technique, la polĂ©mique rĂ©vĂšle un problĂšme plus profond en France. Le “politically correct” peut certes ĂȘtre pesant ici mais il suffit de discuter avec des chercheuses francophones de couleur Ă©migrĂ©es aux Etats-Unis pour les entendre tĂ©moigner d’un d’affranchissement, d’une libertĂ© qu’elles ne connaissent pas forcĂ©ment en France. Il y a dans le pays un malaise par rapport Ă  ces questions de diversitĂ©, dont il faudra bien parler de façon sereine Ă  un moment donnĂ©, sans rĂ©cupĂ©ration politique et sans se cacher derriĂšre l’épouvantail de la RĂ©publique.

Et pourtant vous continuez à publier en français, pourquoi ?
Le dĂ©bat d’idĂ©es public est une caractĂ©ristique du monde intellectuel français qui est trĂšs attirante ; c’est mĂȘme un de ses atouts. Un historien ou un sociologue peut espĂ©rer en France ne pas ĂȘtre lu que par quelques centaines de collĂšgues ou d’étudiants mais aussi par le grand public. Le rĂ©seau des grandes librairies des villes de province est extraordinaire de ce point de vue ; elles sont bien plus fournies et plus intĂ©ressantes que celles qui restent Ă  New York aujourd’hui. Il y a une vie intellectuelle de quartier en France qui n’existe plus ici oĂč les chercheurs vivent dans leur tour d’ivoire en publiant de temps en temps dans les rubriques Op Ed [destinĂ©es Ă  accueillir les articles d’opinion, NDLR] des grands mĂ©dias (NY times, The Atlantic
) pour un public trĂšs limitĂ©. Il y a un revers Ă  cette mĂ©daille : les chercheurs français sont plus tentĂ©s d’aller vers le grand public avec un risque d’incomprĂ©hension ou de simplification de leur propos lors d’interviews par exemple. Mais c’est de mon point de vue un risque Ă  prendre.

« Le dĂ©bat d’idĂ©es public est une caractĂ©ristique du monde intellectuel français qui est trĂšs attirante ; c’est mĂȘme un de ses atouts. »

Les universités américaines sont-elles si hégémoniques que cela ?
Il y a une certaine atmosphĂšre de fin de rĂšgne en effet : les universitĂ©s amĂ©ricaines ont connu un Ăąge d’or durant les annĂ©es 50 et 60 et puis les Ă©carts se sont creusĂ©s Ă  partir du tournant nĂ©olibĂ©ral des annĂ©es 70, avec certaines — pour la plupart privĂ©es — qui sont devenues trĂšs riches et d’autres (publiques), qui manquent chroniquement de moyens. Le modĂšle est en train de s’épuiser, avec des frais de scolaritĂ© dĂ©lirants, approchant les 50000 dollars par an. On peut craindre que la Covid accĂ©lĂšre ces Ă©carts. Mais ce qui me navre est qu’un pays comme la France, qui a des infrastructures et une tradition intellectuelle forte, pourrait se crĂ©er des opportunitĂ©s dans ce contexte ; elle se renferme au contraire sur ses idĂ©es reçues. L’islamogauchisme, c’est un peu le Brexit intellectuel français. Ce dĂ©bat n’a tout simplement pas lieu d’ĂȘtre, il ne s’agit pas de science. Avec mes collĂšgues de la revue SensibilitĂ©s [Ă©ditĂ©e chez Anamosa, NDLR], nous prĂ©parons actuellement un numĂ©ro sur les enjeux de la racialisation. J’aimerais beaucoup y montrer des aspects de la pensĂ©e amĂ©ricaine sur le sujet, que j’ai dĂ©couvert en venant aux Etats-Unis. Il est toujours bon d’aller voir ce qui se fait ailleurs ; mais j’ai d’ores et dĂ©jĂ  peur que les rĂ©actions sombrent dans les stĂ©rĂ©otypes.

« Il n’existe pas ici de distinction entre recherche et enseignement. Aux USA, on est constamment Ă  la fois enseignant et chercheur. »

Être chercheur aux USA, qu’est-ce que cela change en pratique ?
Il y a une trĂšs grande diversitĂ© dans le monde amĂ©ricain, depuis l’Ivy league [huit universitĂ©s amĂ©ricaines parmi les plus prestigieuses, NDLR] oĂč les conditions de travail sont exceptionnelles, jusqu’à des structures qui n’ont d’universitĂ©s que le nom. Une grande diffĂ©rence avec la France est qu’il n’existe pas ici de distinction entre recherche et enseignement. Aux USA, on est constamment Ă  la fois enseignant et chercheur ; pour prendre mon exemple, je suis actuellement en annĂ©e sabbatique, sans enseignement, Ă  raison d’une annĂ©e tous les quatre ou cinq ans. C’est un luxe mais c’est la contrepartie d’un enseignement Ă  temps plein, souvent en petits groupes. Les Ă©changes sont constants avec mes Ă©tudiants : l’enseignement est ici une forme de tutorat et je n’arrive gĂ©nĂ©ralement pas Ă  dĂ©gager plus d’une demi-journĂ©e en semaine pour Ă©crire des publications. Quant Ă  la question des bureaux, tout le monde n’en a pas un, mĂȘme dans une universitĂ© prestigieuse comme Columbia, qui est un campus urbain. Les salles de cours que je frĂ©quente sont souvent en meilleur Ă©tat que celles que j’ai connu en France, mais lĂ  aussi, il y a d’importantes diffĂ©rences d’un campus Ă  l’autre. En revanche, les bibliothĂšques de recherche sont souvent exceptionnelles, on peut y consulter Ă  l’envie tous les ouvrages dans les rayons, un hĂ©ritage de cet Ăąge d’or des universitĂ©s amĂ©ricaines. On a souvent le clichĂ© d’universitĂ©s amĂ©ricaines baignant dans l’argent : c’est en partie vrai, et les financements peuvent ĂȘtre importants, notamment dans certaines disciplines. Mon budget annuel de recherche me permet de faire des voyages de recherche ou d’assister Ă  des confĂ©rences… mais je suis envieux de certains financements français ou europĂ©ens (ERC, Marie Curie) qui sont bien mieux dotĂ©s, et parfois sur plusieurs annĂ©es.

Propos recueillis par Laurent Simon

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